TERMES GÉNÉRAUX : DES POTENTIALITÉS LEXICALES SPÉCIFIQUES

DES POTENTIALITÉS LEXICALES SPÉCIFIQUES

Les concepts sont mis en discours, où ils apparaissent sous toutes les caté- gories lexicales: substantifs, mais aussi verbes, adjectifs ou adverbes. Il ne suffit donc pas de s’interroger sur le sens du substantif dont on souhaiterait qu’il désigne un concept, il faut également prendre en compte la famille morpho-dérivationnelle à laquelle il appartient, et se demander s’il conserve ou non le même sens conceptuel sous ses diverses formes: la réponse générale est non.

Le tableau suivant expose les différentes capacités dérivationnelles de ces termes12.

12 La notation VPsy-1 désigne un verbe psychologique de la première classe, c’est-à-dire un verbe signifiant une émotion, dont le sujet désigne la personne affectée par l’émotion et l’objet la source du stimulus. La notation VPsy-2 désigne un verbe psychologique de la deuxième classe, c’est-à-dire un verbe signifiant une émotion, dont le sujet désigne le stimulus et l’objet la personne affectée par l’émotion; voir Chapitre 8, “énoncés d’émotion”.

Par ailleurs, nous utilisons les abréviations traditionnelles: V = verbe, N ou Subst = substantif; Adj = adjectif; PP = Participe Passé; PPrst = Participe Présent.
Le signe * indique la place d’un mot possible, mais non existant.

Émotion et passion proposent des séries complètes, nom, verbe, participes employables comme adjectifs (PP substantivable: un passionné), adjectif (nominalisable pour émotif: l’émotivité). Mais l’homogénéité sémantique de ces familles n’est pas totale.

ÉMOTION

Le terme émotion donne accès à une famille complète de dérivés sémantiquement homogènes: émouvoir / émotionner; ému / émotionné; émouvant / émotionnant; émotif, émotionnel. Émouvoir et émouvant ne peuvent être utilisés comme termes englobants; ils ne s’appliquent qu’à l’induction d’émotions de type négatif de faible intensité (émotions compassionnelles douces), une situation qui provoque la colère n’est pas une situation émouvante. D’où le réemploi du verbe émotionner, certes daté mais de formation morphologique régulière sur émotion, et techniquement utile, tout comme ses participes, émotionné, émotionnant. Ces termes seront utilisés au sens de “provoquant (resp. subissant) une engagement émotionnel, positif ou négatif” du ou des participants à l’événement. On trouve émotionner, émotionnant, émotionné dans la littérature psychologique sur les émotions (Janet 1926/1975); l’ensemble forme une belle famille exploitable conceptuellement.

Les deux dérivés adjectivaux émotif et émotionnel sont exploités pour dési- gner deux modalités de la communication émotionnée: la communication émotive (intentionnelle, de type rhétorique) étant opposée à la communication émotionnelle (sous influence causale; non sémiotisée); cette opposition très instructive sera discutée au Chapitre 6.

PASSION

La série passion, passionner, passionnant est sémantiquement homogène, mais sur le sens spécifique, positif, de passion: “trouver extrêmement intéressant” (le sens de “souffrance” ne se transmet pas). Il est difficile, dans la langue actuelle de considérer que la tristesse est une passion: une personne triste est émue, elle n’est pas passionnée. Passionnel semble restreint aux crimes ou aux actions “inspirés par la passion amoureuse” (alors qu’émotionnel colle strictement à sa base “ayant les caractéristiques de l’émotion”). D’autre part, on peut dire que la mort de quelqu’un est un événement émouvant, émotionnant, mais non pas, sauf avec un autre sens, un événement passionnant.

AFFECT

Affect peut souffrir des ambiguïtés du verbe affecter (1. Faire sem- blant; 2. Attribuer; 3. Émouvoir). D’autre part, l’ouverture des significations de affect ne se transmet pas à l’adjectif affectif, lié à affection et désignant un sentiment proche de l’amitié ou de l’amour, et non pas de l’affect en géné- ral. Par contre, le dérivé nominal de affect, affectivité, se lie facilement à la base affect, et peut fonctionner comme terme couvrant.

ÉPROUVÉ (-ER), RESSENTI

Éprouvé a gardé le sens spécifique que l’on retrouve dans éprouvant (voir plus haut). Ressentir, ressenti pourraient être an- nexés à la famille de sentiment (voir plus loin). Mais le substantif ressentiment, dérivé substantif morphologiquement régulier du verbe ressentir, ne peut prendre le sens générique de ressenti, substantif; il désigne un affect spécifi- que du type “rancune”.

HUMEUR

Le mot n’a que le dérivé humoral, qui n’est pas passé dans le vocabulaire psychologique.

PATHOS

Le terme reste générique. On ne dit un pathos, des pathè que dans un langage calqué sur le grec. Pathétique est limité à une classe d’émotions; pathémique est un néologisme.

SENTIMENT

Si l’on souhaitait prendre sentiment comme terme de base, on se heurterait à plusieurs problèmes, le premier étant qu’il n’y a pas de verbe correspondant. En pratique, on utilise les autres verbes de la série: émouvoir, émotionner, passionner, affecter, ou encore ressentir, avec son participe-adjectif ressenti, substantivable. La morphologie rend inévitables ces croisements de vocabulaire, que l’on peut bien déplorer mais en vain.

Ensuite, la famille de sentiment est réduite à son dérivé adjectif sentimental. On peut par exemple discuter de la communication émotive ou émotionnelle en français, alors que la communication sentimentale renvoie à un tout autre domaine. Le théoricien qui choisirait d’employer systématiquement sentiment plutôt qu’émotion se heurterait à ce problème d’écriture, puisqu’il devrait imposer un nouveau sens, plus général que son sens actuel, à l’adjectif senti- mental.

Il est donc difficile de s’en tenir à un seul de ces termes pour couvrir le champ. Tous n’ont pas les mêmes capacités dérivationnelles et les termes dérivés peuvent n’avoir pas le même sens que les termes de base (en particulier, les verbes), ce qui entraîne un brouillage permanent de l’écriture théorique. La politique du terme couvrant peut engager dans une impasse si on la mène de façon rigide, les pertes sémantiques étant certainement supérieures aux gains conceptuels; ce qui est “couvrant”, c’est toute la famille.


Abrégé du dictionnaire grec-français (Bailly, 1901)

Dictionnaire Historique de la Langue Française (Rey, 1992/1998).

L’humeur mélancolique est opposée à l’humeur tout court, ou humour, plutôt sanguin, qui est «[l’]aptitude à voir ou à faire voir le comique des choses» (TLFi, art. humour).

«Culturellement, le flegme caractérisait à l’époque classique les Espagnols, ce caractère passant au XIXe siècle aux Britanniques» (DHLF, art. flegme). Au-delà de l’anecdote, un tel endoxon montre comment sont construites les identités rhétoriques (portraits orien- tés, portraits argumentatifs): ce stéréotype est à relier au lieu rhétorique (topos) de la personne, et à la question Nation? (Plantin 2010; V. Chapitre 3).

«Passions criminelles» (Paul, Epître aux Romains, VII, 5. Trad. S. de Sacy); «passions charnelles».

Dictionnaire de la Langue Française, Littré (1863-1872)

Trésor de la Langue Française informatisé. http://www.cnrtl.fr