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Christian Plantin est Professeur Émérite de l'Université Lyon 2, Ancien Directeur de recherche au CNRS.
Il effectue ses recherches au sein de l'Unité Mixte de Recherche ICAR (Interactions, Corpus, Apprentissages, Représentations).

Ses principaux axes de recherche :
argumentation, émotions, pragmatique, interactions
Photo Christian Plantin

Lignes de recherche

Je développe trois lignes de recherche :

— analyse de l'argumentation ;
— analyse des émotions signifiées verbalement
— création et développement de l'axe de recherche “Corpus de Français Parlé en Interactions” de l'UMR, en tant que chercheur et, jusqu'à fin 2006, en tant que directeur du laboratoire.

Ces trois recherches sont menée au sein de l'équipe ICAR-1 “Interactions : Formes, Pratiques, Situations”

Je travaille en relation avec l'Université d'Amsterdam, ainsi que, dans le cadre de plusieurs collaborations avec, en Europe, les Universités de Modène, Milan (USC) et Hannovre ; en Argentine, l'Université de Buenos Aires ; en Colombie, l'Université de Cali ; au Venezuela, l'Université Centrale du Vénézuela (Caracas). J'ai repris en 2004 une collaboration amorcée en 2002 avec The Wake Forest University, USA..

1. Recherches sur l'argumentation

Cette recherche sur la parole argumentative écrite, parlée ou mixte, est développée selon les directions suivantes :

— Histoire et articulation des théories de l'argumentation ;
— Développement d'un modèle dialogal ;
— Réflexion sur l'objet et la constitution de corpus pertinents ;
— Argumentation comparée : le cas de l'argumentation arabo-musulmane ;
— Argumentation et apprentissage de la démonstration.

1.1 Histoire et articulation des théories de l'argumentation

Les travaux en argumentation au cours des cinquante dernières années ont connu le développement de paradigmes puissants (“Nouvelle rhétorique”, “Argumentation dans la langue”, logiques “Substantielle”, “Naturelle”, “Informelle”…, “Fallacy theory”… Elles ont souffert d'une forme de dispersion et - paradoxalement - d'un manque de débat théorique entre ces grands paradigmes ; en outre, jusqu'à une époque récente les travaux en anglais restaient méconnus ou n'étaient pris en considération que de façon très anecdotique.

J'ai donc organisé deux ateliers de traduction, qui ont abouti à la publication de deux ouvrages (Woods & Walton Critique de l'argumentation ; van Eemeren & Grootendorst La nouvelle dialectique  ; voir “Productions”)

D'autre part, je me suis efforcé de replacer ces recherches dans leur contexte, d'exprimer la logique de leur développement, de montrer leurs oppositions comme leurs complémentarités. J'ai d'abord travaillé d'une part, sur l'émergence d'un concept d'argumentation, autonome par rapport à la rhétorique et à la logique, en soulignant le rôle fondateur de Perelman dans ce processus ; et d'autre part, sur les propositions de Hamblin et les recherches en “logique non formelle”, qui restent mal connues et sous-exploitées en France.

Ces travaux ont abouti à la mise au point d'une représentation cohérente de l'origine et des articulations des différentes visions théoriques de l'argumentation actives depuis le milieu du XXe siècle :

Histoire de l'argumentation

Je n'ai travaillé qu'anecdotiquement sur l'histoire de l'argumentation depuis ses origines aristotéliciennes : argumentation chrétienne (Augustin ; Thomas d'Aquin) ; “Péchés de la langue”, Port-Royal ; Bentham ; Mill.

Un tournant à la fin du XIXe siècle

Dans le paradigme classique, l'argumentation est liée à la rhétorique, à la dialectique et à la logique. Les développements modernes des sciences expérimentales interdisent de prendre pour modèle de “l'art de penser” le syllogisme de la logique aristotélicienne. La fin du XIXe siècle constitue un moment clé, où la rhétorique a été délégitimée, et la logique mathématisée.

Un moment idéologique après la seconde guerre mondiale

Les études d'argumentation connaissent alors un fort développement, en allemand, en anglais comme en français (Curtius, Viehweg, Lausberg, Perelman, Toulmin). La notion de topos est réintroduite explicitement par Curtius, et implicitement par Toulmin (“warrant”). Le discours juridique est pris comme modèle de rationalité (Perelman et Toulmin) en opposition aux “discours totalitaires”.

Paradoxalement, les méthodes d'analyse proprement linguistiques restent peu développées, alors que tous les modèles, à commencer par celui de Perelman, commencent par poser le lien essentiel de l'argumentation au langage.

Approches logico- sémantique

Dans les années 70 s'est constitué un nouvel ensemble d'œuvres de référence, en français celles de Grize et de Ducrot, et, en anglais, l'ouvrage charnière de Hamblin, Fallacie s. Ducrot construit sa théorie de l'argumentation dans la langue dans une perspective de “sémantique structurale du discours idéal”, qui l'amène à redéfinir le sens même du terme “argumentation”. Cette position nie l'existence d'une argumentation “en discours” (texte ou interaction).

A condition de distinguer les notions d' orientation et d' argumentation , il est possible d'articuler de façon fructueuse les acquis de la théorie des “orientations dans la langue” et les travaux sur le discours argumentatif.

D'autre part, on peut considérer que la “logique naturelle” de Grize propose également un forme généralisée de l'argumentation, sur des principes nettement orientés vers l'étude du discours. Le dialogue est pris en compte théoriquement, au niveau modèle, mais pas de façon opératoire, comme on le voit en considérant les objets analysés.

Bilan : des logiques de contenu

Les études contemporaines d'argumentation se sont ainsi développées comme des logiques de contenu : logique substantielle (Toulmin) ; logique non formelle (Blair & Johnson) ; logique naturelle (Grize) ou cognitive (Vignaux). Ce mouvement peut s'interpréter comme une “pragmatisation” des études d'argumentation (“pragmatique intégrée” de Ducrot et Anscombre, “pragma-dialectique” de van Eemeren et Grootendorst). Ces logiques de contenu intègrent parfois la dimension du dialogue :

— dialogue vu sur un mode qui reste essentiellement celui de la rhétorique argumentative (Perelman, et également Grize),
— dialogue formel, dans la lignée des travaux de Hamblin,

Mais la prise en compte de l'interaction authentique reste très marginale.

1.2 Un modèle dialogal de l'argumentatif

Les années 80 introduisent une nouvelle orientation où les recherches en argumentation sont liées à la problématique de l'analyse du dialogue (Cox & Willard), adoptant les perspectives goffmanienne ou de la “Conversation analysis”. La notion d'argumentation risque toutefois de se perdre dans l'analyse du conflit verbal (voir les deux sens du terme anglais “argument”).

Les travaux de l'école d'Amsterdam attirent justement l'attention sur l'existence de normes spécifiques régulant le dialogue argumentatif (van Eemeren & Grootendorst). Ce modèle du dialogue argumentatif idéal, normé par des méta-règles de communication, fait l'objet de nombreuses discussions. A mon sens, il doit se comprendre comme un système de conventions certainement utiles pour la construction d'un débat fructueux, si les partenaires veulent bien y souscrire

Ma recherche est d'abord orientée vers l'adéquation descriptive et une certaine modélisation des pratiques réelles. Je me propose de construire et d'exemplifier sur des études de cas, une conception dialogale de l'argumentation. Le terme “dialogal” est utilisé pour couvrir à la fois le dialogal et le dialogique (polyphonique ou intertextuel) : l'argumentation est une activité irréductible au pur dialogue comme au pur monologue.

Articuler recherches en argumentation et approches interactionnistes

Approches énonciatives de l'argumentation — La théorie de “l'argumentation dans la langue” de Ducrot & Anscombre et la “logique naturelle” de Grize ont intégré les études d'argumentation aux recherches en linguistique structurale et en linguistique cognitive. Ces recherches ont théorisé l'énonciation argumentative. Leurs acquis constituent toujours une base indispensable pour la recherche en argumentation. Exemple

La théorie de l'argumentation dans la langue développe l'étude systématique des facteurs linguistique déterminant ou influençant l'orientation d'un énoncé E1 vers une suite E2, dans une suite{E1, E2}, et excluant d'autres suites *{E1, E3}. Elle redéfinit le sens du terme “argumentation” comme principe de cohérence inter-énoncés. On peut donc considérer que cette problématique de l'orientation s'inscrit dans le champ de la grammaire de texte, dans le milieu conceptuel où jouent les concepts d'isotopie, de connotation, de progression, de point de vue et d'univers de discours. En bref, la notion d'orientation mise au point pas Ducrot et Anscombre est fondamentale, mais “orientation” ne doit pas être pris comme synonyme d'“argumentation” ; il existe des orientations non argumentatives, descriptives ou narratives par exemple.

Les analyses énonciatives de l'argumentation mettent l'accent sur les opérations au terme desquelles est produit le discours argumentatif. La notion de “mise en scène” énonciative permet de traiter le niveau dialogique de l'argumentation, dans le cadre de la reconstruction et de la gestion des différentes composantes de la situation (images du locuteur, de l'objet du débat, des discours des autres…). Elles sont liées à une vision de la “persuasion” comme identification au locuteur, qui n'est pas fondamentalement différente de la vision rhétorique classique du discours argumentatif.

Approches interactionnistes de l'argumentation  —  Le développement des approches interactionnistes a introduit un nouvelle dimension dans les études d'argumentation. Les premières études dans ce domaine n'apparaissent guère avant les années 80 (Willard, O'Keefe/Benoit, Jacobs/Jackson), et restent peu nombreuses. D'une façon générale, les théories des interactions verbales donnent les instruments nécessaires à la description de dialogues, de la conversation ordinaire aux interactions de groupes de travail ou de groupes institutionnels. La réflexion sur les dialogues argumentatifs intègre donc nécessairement ce type d'instruments.

Suite préférée, contradiction dans la conversation  — Le concept de “suite préférée” établit le contact entre études interactionnistes de l'argumentation comme divergence conversationnelle (un des sens de “argument” en anglais) et études de l'argumentation (Pomerantz; Kerbrat-Orecchioni). Dans la théorie des interactions, cette notion rend compte de l'apparition dans la conversation des arguments-querelles. Il y a divergence conversationnelle (“argument-1” en anglais) lorsqu'un tour de parole est suivi d'une suite “non préférée”.

Les divergence conversationnelles sont saisies comme des « troubles in conversation », et définis comme des « disagreement-relevant speech events » ou, d'une façon générale, des « disagreement-relevant expansions of adjacency pairs » (Jacobs/Jackson).

Les analyses portent ainsi sur les types d'actes favorisant la manifesta­tion de l'opposition dans la conversation (insultes, accusations, ordres, refus d'accéder à une demande) ; sur la gestion des faces (Benoit) dans cette situation ; sur la gestion de la divergence et sa résolution. Le désaccord étant une menace pour la relation, l' argument-1 (au sens de “trouble conversationnel) est un épisode régulateur, au terme duquel cette perturbation disparaît et la relation est “réparée”.

La contradiction apparaît dès qu'un tour de parole est suivi d'une suite non préférée (verbale ou paraverbale). Ces épisodes de contradiction conversationnelle se caractérisent par :

• leur occurrence non planifiée ;
• leur déroulement également non planifié, ou faiblement planifié ;
• leur possible incidence négative sur les buts de l'interaction globale ;
• leur tension entre menace pour la relation (affirmer sa différence en persistant dans son discours) et menace pour la face (sacrifier sa différence en renonçant à son discours) ;
• et enfin le fait qu'elles peuvent ou non contenir des arguments.

La contradiction conversationnelle peut être réparée, par les procédures d'ajustement ou évoluer vers l'approfondissement du différend. L'apparition d'un troisième tour de parole ratifiant la divergence qui s'est manifestée lors du second tour joue un rôle essentiel dans le passage à l'argumentation.

L'apparition d'un tel épisode marque une rupture, exprime une divergence qui peut être ou non thématisée dans la conversation.

Les interactions fortement argumentatives ( argument-2 en anglais)  —  Elles reposent sur un différend qui n'est pas réparable instantanément par négociation au fil de l'interaction où il est apparu. Le différend argumentatif se définit par les caractéristiques suivantes :

• il est ratifié et thématisé ;
• il peut être porté sur un site argumentatif spécifique (tribunal, conseil) ;
• l'interaction qui s'y déroule alors est organisée autour du conflit qui lui préexiste ;
• elle donne lieu à des interventions développées, et planifiées ;
• le conflit (à résoudre ou à approfondir) est la raison d'être de l'interaction et il structure son déroulement.

Persuader et négocier — La vision classique de l'argumentation repose sur l'idée qu'on argumente pour changer les croyances de l'allocutaire. A cet effet, on travaille dans un système de propositions (ou de représentations). L'argumentateur croit ou sait que P ; il a affaire à une cible ignorante ou mécréante, et cet état de choses ne lui convient pas. L'argumentation est alors définie comme l'ensemble des techniques discursives qui lui permettent de transformer l'état du système propositionnel / représentationnel auquel la cible adhère en un état (que l'argumentateur estime) plus riche ou plus cohérent par introduction de la proposition P.

L'analyse conversationnelle s'intéresse aux processus de négociation. Cette problématique suppose qu'au terme de l'argumentation, la conclusion P est elle-même changée, autrement dit, que l'interaction fait subir à la conclusion des transformations radicales et, à priori, imprévisibles. La réflexion sur les processus de persuasion, thème traditionnel de l'argumentation rhétorique, comme celle sur les processus d'inférence, thème traditionnel de l'argumentation (mono)logique sont transformées par une réflexion sur la co-construction des conclusions : elles ne sont admises ni au vu de la correction d'une inférence (argumentation “logique”), ni sous l'effet d'une persuasion réussie (argumentation rhétorique), mais bien produites par un “travail coopératif” (Baker). Dans la mesure où elle met le dialogue critique au fondement du procès argumentatif, cette conception a également des conséquences sur la thématique plus philosophique de la “rationalité”, souvent associée à l'exercice de l'argumentation.

Un modèle dialogal

La prise en compte de ces différentes approches aboutit à la conclusion qu'il n'est pas possible de réduire l'argumentation à un simple échange conversationnel, à la construction d'un monologue coupé de ses objections et contradictions. Il est méthodologiquement fructueux de poser un “principe dialogal” à la base de l'analyse de l'argumentation, et de l'étendre au dialogique. Les éléments de base qui caractérisent le modèle dialogal sont les suivants.

Interaction, interaction argumentative —  Il y a interactivité lorsque tous les participants à l'action communicationnelle peuvent intervenir (effectuer des actions langagières) dans un format communicationnel partagé. L'interactivité suppose la réversibilité du format, la circulation langagière dans les deux sens, la présence du locuteur aux effets de sa parole (on distingue donc le plan de l'oralité et le plan de l'interactivité).

On peut étendre la notion à l'identité du format, en négligeant la condition de réversibilité immédiate du format. Dans ce cadre, je propose les définitions suivantes.

L'interaction argumentative est définie comme une situation de confrontation discursive au cours de laquelle sont construites des réponses antagonistes à une question.

L'argumentativité est une caractéristique de certaines interactions verbales, régies par des “contrats de communication” particuliers, et une répartition spécifique des rôles discursifs. L'argumentativité d'une situation de parole donnée est une question de degré (et non pas de tout ou rien).

Les notions qui suivent sont opératoires sur le dialogue comme sur le monologue argumentatif.

Contradiction, question —  La nature de la contradiction discursive a été présentée supra. Toutes les contradictions argumentatives ne naissent pas dans la conversation ; la contradiction peut évidemment être portée par des interventions textuelles. C'est pourquoi, d'une façon générale, on dira que la question argumentative est produite par l'opposition ratifiée entre deux discours / interventions.

NB : Un dialogue n'est pas régi par une question unique, mais par une question principale qui engendre des questions dérivées. Cet ensemble de questions détermine le “script” ou la “topologie” liée à la question principale, voir infra.

Une interaction tripolaire - Proposant, Opposant, Tiers —  La situation d'argumentation est une situation tripolaire. Les actions langagières fondamentales qui la caractérisent sont : proposer, s'opposer, douter, et, corrélativement, changer de discours.

A chacun de ces pôles correspond une modalité discursive spécifique, discours de proposition, soutenu par le Proposant, qui supporte la charge de la preuve ; discours d'opposition, soutenu par l'Opposant ; et discours du doute ou de la mise en question, définitoire de la position du Tiers.

NB : Ces notions sont relatives à une question (principale ou dérivée) : un même acteur peut être proposant sur une question et opposant sur une autre (cas de la contre-argumentation) (il peut supporter la charge de la preuve dans un cas et pas dans l'autre).

Proposant, Opposant et Tiers sont des actants et non des acteurs physiques. Dans une interaction concrète le même acteur peut parcourir successivement les trois pôles argumentatifs, par exemple au cours d'un monologue. Inversement, plusieurs acteurs sur une même position argumentative constituent un seul actant ; les variations de positions actantielles s'analysent en termes de changements de “footing” (Goffman).

Sites argumentatifs —  Certaines questions argumentatives se résolvent en un temps relativement bref ; d'autres ne peuvent pas se résoudre sur le plan privé et sont portées devant des institutions spécialisées. On peut appeler “sites argumentatifs” les lieux organisant le débat et permettant de traiter certaines questions en fonction des normes d'une culture. Les interventions argumentatives qui s'y déroulent sont planifiées notamment par les conventions qui caractérisent le site (p. ex. la codification spécifique des tours de parole).

Le site préformate les interactions qui s'y déroulent. Le format conversationnel ordinaire n'est qu'un format parmi bien d'autres. En général, une question argumentative peut être traitée sur des sites radicalement différents, structurant de façons spécifique les échanges et les documentations qu'ils supposent. Ce fait a une conséquence directe et déterminante sur le mode de constitution des corpus argumentatifs, forcément hétérogènes du point de vue des genres.

NB : Certains de ces forums sont destinés à l'expression des divergences et ont pouvoir décisionnaire, d'autres non, et visent plutôt l'amplification du débat que sa clôture. La question cruciale de la charge de la preuve est liée non seulement à l'état de l'opinion générale (la doxa, si l'on veut) au moment de la discussion, mais aussi au site où se tient la discussion.

Scripts argumentatifs —  Dès que les questions restent ouvertes, elles attirent les arguments. Il se constitue alors des scripts argumentatifs, attachés aux rôles de Proposant et d'Opposant. Ces scripts (ou argumentaires) fournissent le “stock” d'arguments sur le fond mobilisables sitôt que la question surgit, la partition qui est exécutée avec plus ou moins de bonheur par les acteurs d'un échange spécifique. Cette notion est liée à celle de topologie de la question ou “carte argumentative”, relevée au terme des débats.

Argumentation, débat, conseil  ; polémicité et émotions —  Traditionnellement, on considère que la situation prototypiquement argumentative est le débat ; mais le conseil est tout aussi prototypiquement argumentatif que le débat. La distinction des actants et des acteurs de l'argumentation permet de ne pas faire de la polémicité un élément essentiel de la définition de la situation argumentative. Cette réflexion permet de reposer la question des émotions dans l'argumentation (voir infra).

1.3 Objets et corpus

Le modèle dialogal suppose une redéfinition de l' objet fondamental des études d'argumentation. Les conceptions classiques prennent pour objet l'énoncé, la paire d'énoncés, le paragraphe ou l'intervention développée. Le modèle dialogal intègre ces types d'objets, mais montre que leur analyse nécessite la prise en compte d'ensembles plus complexes que constituent :

— à l'oral, l'interaction entre deux partenaires prenant des positions différentes sur une même question ;
— à l'écrit, l'ensemble (ou un sous-ensemble) de textes prenant des positions différentes sur la même question. Les notions de polyphonie et d'intertextualité permettent d'étendre la problématique strictement dialogale au texte écrit monogéré.
— enfin, la fonction organisatrice fondamentale étant exercée par la question argumentative, les corpus considérés sont hétérogènes du point de vue des genres.

Ce point a été central pour le projet “Argumentation dans le débat sur l'immigration” (programme ARASSH dont j'ai assuré la direction avec P. Fiala, rapport publié par D. Desmarchelier & M. Doury (eds) “L'argumentation dans le débat sur l'immigration”, 2001). Notre but était d'explorer les variations et les stabilités des arguments à travers différents genres et différents cadres. Les éléments du corpus provenaient de sources très diverses : radio, télévision, journaux (français et étrangers), interactions dans des petits commerces, débat entre étudiants, débat à l'Assemblée nationale, encyclopédies. Les résultats ont montré que le modèle dialogal était effectivement opératoire sur ces données, pouvait fonder des analyses de cas détaillées, et permettait de retracer la topologie du traitement argumentatif de la question, dans une interaction et à travers les genres.

Ma position est donc que la bonne construction des données constituant un cas susceptible de faire l'objet d'une étude argumentative obéit à des contraintes spécifiques. La donnée minimale est constituée d'au moins deux interventions ou documents antiorentés. L'étude porte donc sur une opposition ; on pourrait y voir comme une sorte de structuralisme appliquée au discours. Cette méthode permet d'échapper au risque de “l'interprétation infinie”, auquel on s'expose en travaillant sur un texte ou sur une intervention isolés.

1.4 Les domaines

On pourrait caractériser les approches de l'argumentation selon qu'elles postulent une théorie générale “forte” (type Perelman ou Ducrot) ou “pauvre” (type Toulmin). Dans ce second cas les structurations substantielles sont à rechercher du côté des différents domaines d'exercice (philosophie, religion, droit, sciences…) ; à la limite, l'analyse porte sur des arguments spécifiques à un domaine, comme l'argument ontologique, ou l'argument du troisième homme en philosophie.

Du point de vue des “domaines” de l'argumentation, je me suis intéressé à une question argumentative de nature politico-historique la transformation, pendant la première guerre mondiale, de « l'infâme rumeur » du soutien de la papauté aux empires centraux, en une polémique d'état, fin 1918. J'ai également eu l'occasion de présenter ce qu'est l'argumentation dans la parole ordinaire à des publics de juriste. Mais je travaille essentiellement sur l'argumentation et acquisition des sciences, ainsi qu'à l'argumentation théologico-politique en islam.

L'argumentation musulmane : pour une perspective comparée en argumentation

Les recherches occidentales en argumentation peuvent laisser penser qu'il n'existe au fond qu'un paradigme argumentatif, continu, dont les origines se trouvent dans la Grèce ancienne. Il s'agit là d'une vision très réductrice de la réalité, excluant d'une part, des pans entiers de nos propres pratiques socio-linguistiques (argumentations chrétiennes), et d'autre part les traditions de recherche non occidentales. L'introduction d'une perspective comparée apparait nécessaire. Je me suis proposé de commencer à la construire, en collaboration, à partir du cas de la vision théologico-juridique musulmane de l'argumentation et des concepts très élaborés qu'elle a développés. Une importante bibliographie sur ce thème est accessible aux non-arabisants.

La pratique du dialogue réglé sur une question disputée fournit une excellente base à la comparaison, étant donné l'identité des grands domaines d'argumentation et l'existence de traités théoriques consacrés à l'argumentation théologico-juridique, faisant intervenir des considérations linguistiques approfondies.

Parmi les points les plus immédiatement remarquables à partir desquels peut se développer cette comparaison, on citera :

— Des visions différentes du statut de l'énoncé doté d'évidence, point de départ de l'argumentation : énoncé de base incontestable car tiré d'un texte sacré vs incontestable car évident aux sens, à l'idéologie, à l'intuition intellectuelle.
— L'importance particulière accordée par l'argumentation musulmane aux conditions de validité de la déduction, dont les limites sont moins recherchées sur le plan logico-épistémique (comme c'est le cas dans une logique du raisonnement “défaisable”) que sur le plan pragmatique-textuel (la discussion des conditions d'acceptabilité des constructions argumentatives fondée sur les contraires en est un exemple particulièrement clair).
— Dans cette vision de l'argumentation, il y a des restriction sur la compositionnalité des argumentations (le fait de prendre la conclusion d'une arg. pour argument d'une nouvelle conclusion).— La conclusion garde en mémoire les débats qui l'on produite ; elle n'est jamais complètement “détachable” à la fois de l'argument qui la soutient et des arguments qui la contredisent.

Il s'ensuit que la théorisation du domaine est fortement dépendante des questions substantielles, socialement importantes, réellement débattues.

NB : J'ai bénéficié pour cette recherche des conseils d'A. Roman et d'A. Turki.

Cette recherche fait partie d'un programme mené en collaboration avec des spécialistes des études arabes participant au Groupe de Recherche sur les Interactions Arabe Français (GRIAF, V. Traverso, J. Dichy) et de l'Université de La Manouba, Tunis I. Un ouvrage collectif, dirigé par H. Sammoud (Tunis) J. Dichy (ICAR, GRIAF) et moi-même, est en préparation sur ce thème.

L'argumentation en classe de sciences

Le champ de l'argumentation est plus vaste que celui de la démonstration, dans la mesure où il inclut des délibérations non seulement sur le croire, mais également sur le faire ou le sentir (argumentation des émotions). La définition de l'argumentation comme un mode d'organisation de la parole dans des situations où elle se heurte à une contradiction ancre l'étude de l'argumentation dans celle du langage, la distingue nettement des recherches en épistémologie ou en méthodologie scientifique, et ne la confond pas avec les théories ou la philosophie de la preuve, de la démonstration, de l'explication ou de la justification en mathématiques ou en sciences. Ces domaines étant bien distingués, on doit se poser la question de leur mode de relation, là où la question a réellement un sens.

La recherche que je mène dans ce domaine s'appuie sur une collaboration avec l'équipe “Didactique des sciences” de l'UMR ICAR. Elle repose sur l'exploitation de corpus d'enseignement de la physique au niveau lycée, et elle se construit dans le dialogue avec le champ de recherche en didactique des sciences ouvert par Andrée Tiberghien.

J'ai adopté une perspective continuiste argumentation / démonstration, qui permet de dépasser l'opposition de l'argumentation à la démonstration, de l'argument à la preuve, dans laquelle se complaisent les théories courantes de l'argumentation, à l'exception de celle de Grize. L'accent est ainsi mis sur le rôle de l'argumentation dans la construction de la preuve et de la démonstration. En bref, on dira que, pour paraphraser Quine, la démonstration travaille avec le langage ordinaire et les processus argumentatifs courants jusqu'au moment où elle a un intérêt décisif à les abandonner. Les contextes d'apprentissage des sciences apparaissent comme des situations privilégiées pour l'étude de ce processus.

On rapproche donc la démonstration, monologale dans son produit mais dialogale dans ses processus et l'argumentation, processus fondamentalement dialogal. La démonstration est construite argumentativement, par une série de micro-ruptures, se situant à des niveaux différents, par exemple : amélioration des définitions des termes, objets, règles et modalités référentielles ; expulsion des redondances, et des perceptions non pertinentes ; éliminations de la subjectivité et de la multiplicité des voix  ; remplacement du langage naturel par une langue formelle faisant appel au calcul.

Un ouvrage collectif, dirigé par Chr. Buty (INRP) et moi-même, est en préparation sur ce thème.

Projets de recherche en argumentation

Sur l'axe “argumentation, je développe trois projets

— “Argumentation comparée” (voir supra) : Edition d'un ouvrage “Traditions musulmane et tradition occidentale d'étude de l'argumentation” (avec J. Dichy et H. Sammoud, titre provisoire) — “Argumentation et apprentissage scientifique”  (voir supra ) : Edition d'un ouvrage “L'argumentation en classe de sciences” (avec Chr. Buty).
— Le projet de Dictionnaire de l'Argumentation , dont la réalisation m'a été confiée par les éditions du Seuil a pris du retard. Cependant, les recherches effectuées m'ont permis de donner à ce programme des bases solides notamment en ce qui concerne la liste (je travaille sur 210 termes environ) l'organisation des concepts de base, et la première rédaction d'environ les 2/3 des articles. Cette rédaction sera soumise à des experts pour corrections et compléments.

Ce travail a des dimensions de synthèse — il s'agit de faire le point dans une domaine qui, à travers ses diverses écoles, a beaucoup évolué au cours des trente dernières années — et de recherche , à la fois sur des points particuliers et surtout en ce qui concerne l'articulation des notions, la cohérence de l'ensemble.

A ma connaissance, il n'existe aucun ouvrage de ce genre, et il me semble que ce dictionnaire peut être utile, si l'on considère la manière souvent expéditive avec laquelle les points relevant de l'argumentation sont traités en sciences humaines, et même parfois en linguistique.

2. L'émotion signifiée : Recherche sur les émotions dans la parole

2.1 Orientation de la recherche

Ma recherche sur les émotions a pour objectif de dégager des principes généraux et une méthode d'analyse applicables à la dimension émotionnelle du discours écrit et de la parole en interaction. Elle a été élaborée autour du problème des émotions dans l'argumentation, puis généralisée à l'étude de l'expression et de la gestion des émotions dans les interactions et les textes écrits. Son originalité est d'être adaptée à l'analyse de séquences discursives longues ou d'interactions développées.

2.2 Définition et niveaux d'analyse

(A) Définition

Les dictionnaires, les psychiatres et les psychologues définissent l'émotion comme un syndrome ayant ses manifestations sémiologiques à la fois sur les plans psychique, physiologique et comportemental. Cette définition porte sur la structure des perturbations affectant le « normal state of composure » (Wierzbicka) de la personne. Sous cette définition, c'est de la composante psychique que l'ensemble du syndrome émotionnel tient son nom.

(B) Les niveaux d'analyse

Dans la perspective d'une analyse du langage et de la parole émue, on propose de grands regroupements autour des trois pôles suivants, le pôle expressif-énonciatif, le pôle pragmatique, le pôle communicationnel ou interactionnel, aucun ne bénéficiant d'un privilège particulier :

— Expression - énonciation de l'émotion  : on s'intéresse essentiellement à l'état affectif du sujet ému, à son état cognitif (ses perceptions, ses évaluations), tels qu'on peut les lire dans ou les inférer de son activité verbale, ainsi qu'aux transformations de ses “Gestalten” vocales et mimo-posturo-gestuelles.

La linguistique proposent une série d'instruments et d'observations propres à saisir les caractéristiques générales de l'expression transniveaux des émotions :

— Sur le plan de l'expression verbale au niveau lexical, l'émotion se marque et se gère par l'utilisation d'une série de “moyens” : vocabulaire particulier, injures et mots tendres ; exclamations et interjections ; expressions figées ; intensifs, etc.

— Au niveau morphologique, certains suffixes sont porteurs d'une attitude émotionnelle ; comme certains emplois des temps verbaux (imparfait hypocoristique).

— Au niveau de l'organisation (ou de la désorganisation) syntaxique, on attribue à l'émotion les réorganisations de la forme considérée comme basique de l'énoncé : emphase, ruptures de construction, inversions. La notion traditionnelle de “figures de construction” cherche à capter quelque chose de ces mouvements d'émotion dans l'organisation de la parole. Cette vision de l'émotion comme déstructuration de l'acte linguistique fait écho aux théories psychologiques plus générales sur l'émotion perturbant le cours normal de l'action.

— Pragmatique de l'émotion  : la pragmatique de l'expression émotionnelle prend en compte la situation, c'est-à-dire l'événement inducteur et les transformations élémentaires des dispositions à l'action du sujet ému. Cette approche correspond en gros à une définition “Stimulus —> Réponse” de l'émotion. Interviennent systématiquement à ce niveau les émotions liées à des situations et à des rôles, la prise en charge d'un rôle (discursif ou social) avec la posture émotionnelle ad hoc.

— Interaction et communication des émotions  : L'observation du moindre épisode émotionnel dans une interaction suffit pour montrer le caractère extrêmement réducteur des descriptions courantes des émotions en terme de “Stimulus —> Réponse”. La prise en compte de l'émotion en interaction introduit une dimension stratégique dans l'expression et la communication de l'émotion, il s'organise des boucles de rétroaction émotionnelle, dont ne peut rendre compte le modèle S —>Réponse ; ce modèle est également mis en difficulté par la prise en compte de la nature irréductiblement sociale de certaines émotions de groupe, ainsi que par l'existence de réponses émotionnelles complexes, pouvant manifester des émotions opposées, à un même stimulus.

L'analyse des émotions en interactions intègre les niveaux précédents (expressif et pragmatique) ; elle traite en outre des émotions émergeant dans l'interaction à partir de ce stimulus particulier que constitue l'être conversationnel de l'autre ; à leur évolution et à leur gestion dans l'interaction C'est sur ces thématiques qu'a porté la recherche menée en collaboration sur Les émotions dans l'interaction .

(C) L'émotion signifiée

L'étude des stratégies émotionnelles dans les interactions doit intégrer la dimension de l'intentionnalité émotionnelle. On distingue communication émotive et communication émotionnelle (Marty, Caffi & Janney).

emotive communication  : the intentional strategic signalling of affective information in speech and writting (e. g. evaluative dispositions, evidential commitments, volitional stances, relational orientations, degrees of emphasis, etc.) in order to influence partner's interpretation of situations and reach different goals.

emotional communication … a type of spontaneous, unintentional leakage or bursting out of emotion in speech.s

L'analyse linguistique ne peut prendre pour objet que la communication émotive  ; mais la meilleure stratégie de communication émotive est de se faire passer pour de la communication émotionnelle, par réduction de la dissonnance émotionnelle. La notion fondamentale retenue est celle d'émotion affichée , ou d'émotion signifiée . L'étude des émotions en ce sens est une contribution à l'étude sémantique du texte.

(D) Problèmes méthodologiques et déontologiques

L'analyse des émotions en interaction doit rester attentive au fait qu'étudier l'émotion dans les interactions, c'est se donner comme objet le tout de la communication interpersonnelle, qui intéresse notamment la psychanalyse, le psychosociologie des groupes, la psychologie en général et la psychologie clinique.

D'autre part, elle ne peut faire l'économie d'une réflexion (méthodologique et déontologique) sur la position de l'analyste, qui a une position délicate à tenir entre deux écueils :

— soit il se situe en externalité pour observer des interactants émus, ainsi qu'une portion plus ou moins vaste du contexte originaire et de l'histoire de l'émotion qui les affecte, ou qu'ils affectent. Il court alors le risque de chosifier l'émotion.

— soit il opte pour une position “compréhensive”, participante, le risque étant alors de se réclamer des certitudes d'un sujet bien placé pour savoir, ce qui revient à pratiquer une forme d'introspection de groupe, en tout point analogue à l'introspection individuelle.

La recherche a porté sur la dimension verbale du premier niveau, c'est-à-dire l'expression verbale “émotive”. Le modèle se propose de saisir l'émotion affichée ou attribuée, reconstructible directement ou indirectement (= les “orientations émotionnelles”).

2.3 L'émotion affichée ou attribuée

Il s'agit d'analyser l'émotion telle qu'elle est énoncée explicitement par le locuteur, émotion qu'il s'attribue ou qu'il attribue à quelqu'un d'autre.

(A) Attribution directe

L'énoncé d'émotion —  Il attribue une émotion à une personne (lieu psychologique), et, dans certains cas, mentionne la source de l'émotion (Gross).

Chacun de ces termes pose problème et doit être précisé (êtres pouvant être sièges d'une émotion ; énoncés sans lieu psychologique). En particulier, on considérera que l'énonciateur peut être siège d'une émotion (énoncés du type “Moïse a été abandonné”).

Termes d'émotion (directs et indirects) —  On suit ici Ortony, Clore & Foss qui définissent la dimension référentielle du lexique des affects à partir de trois « facettes », ou composantes, les composantes cognitive, affective et comportementale.

Cependant, quel que soit l'intérêt de cette démarche, elle ne peut rendre compte du fait que les termes d'émotion sont irréductibles à leurs seules facettes référentielles. Ils emportent avec eux leur organisation structurale et leur poids historique et conceptuels, qu'ils tiennent des domaines de savoir dans lesquels ils se sont développés.

Verbes et énoncés d'émotion — La structure des énoncés d'émotion est discutée selon les lignes suivantes :

— Les cadres syntaxiques : les verbes psychologiques. On peut distinguer ces constructions selon que s'y expriment ou non le lieu psychologique et la source de l'émotion, le terme d'émotion étant obligatoire.

— Enoncés d'émotion et métaphores émotionnelles. L'attribution d'émotion se fait également par des constructions où le nom d'émotion est attribué à un lieu psychologique, avec ou non mention de la source de l'émotion ( La nouvelle remplit Paul de joie ). Balibar-Mrabti évalue à une soixantaine cet ensemble de constructions semi-figées. Elles peuvent être mises en relation avec la question des métaphores émotionnelles (Lakoff & Johnson ; Kövecses).

(B) Attribution indirecte

L'objectif de ma recherche est d'établir les principes permettant de définir l'orientation émotive d'un discours, que cette émotion soit thématisée ou non par tel ou tel acteur. Si les acteurs mentionnés dans ce discours affichent ou attribuent une ou plusieurs émotions, alors l'analyse doit la prendre en compte ; mais, même s'ils n'en explicitent aucune, leurs discours peuvent en véhiculer une. Dans ce second cas, on recherche les principes d'organisation des traits d'émotion, ou marqueurs d'orientation émotionnelle, (que l'on pourrait appeler “pathèmes”) dans un discours.

L'émotion peut être attribuée indirectement par la mention d'états émotionnels ( Il était vert => /rage/ ou /peur/ ou /jalousie/), ainsi que par la mention discursive d'éléments de situation orientant vers une émotion ( Ma demande a été acceptée / refusée => affichage d'une émotion de type /+/ ou /-/) ; le contexte achève la détermination de l'émotion. La prise en compte d'unités supérieures à l'énoncé est cruciale dans cette méthode.

Dans la premier cas, on a affaire aux “conséquents” de l'émotion ; dans le second, à ses “antécédents” (pro- ou rétro-signaux d'émotion). Dans les deux cas on s'appuie sur des stéréotypes verbaux.

Stéréotypisation de la composante mimo-posturo-gestuelle —  Prenons pour exemple la composante attitudinale. Une série d'expressions stéréotypées décrivent des attitudes, des comportements, des réactions comme convenant typiquement à telle ou telle émotion, en sélectionnant notamment les zones corporelles affectées préférentiellement par cette émotion. Les coutumes langagières lisent la peur sur tout le corps selon le code suivant

trembler de peur,trembler comme une feuille, et plus particulièrement sur les jambes et les dents : les jambes (les genoux) flageolent , les dents claquent.

Elles situent la peur en outre sur divers points (le cœur, la couleur du visage, les réactions cutanées, la température corporelle, les cheveux, la bouche et la voix, les viscères) ; ainsi que sur le comportement, qui peut s'élaborer jusqu'à une action caractéristique (le retrait, la fuite).

Stéréotypisation des événements déclencheurs ­ — La recherche s'appuie sur certaines observations dégagées par la rhétorique ancienne et classique, et sur des propositions faites en analyse du discours, en pragmatique et en psychologie ; j'utilise en particulier les travaux de Scherer, qui décompose les émotions en un ensemble de “facettes” cognitives. L'émotion est construite selon le type de situation, et selon la position que le locuteur adopte vis-à-vis de la situation (Ex : les situations d'enterrement orientent stéréotypiquement vers des émotions négatives ; mais un locuteur peut reformater émotionnellement un enterrement pour en faire quelque chose d'amusant).

Les paramètres essentiels construisant l'émotion dans la parole sont les suivants :

Paramètres situationnels au sens strict : l'émotion dépend du type de situation
•  types d'événement,
•  qualité des personnes impliquées,
•  mode d'occurrence temporelle et spatiale de l'événement

Paramètres déterminant la position du locuteur vis-à-vis de la situation 
•  distance au locuteur,
•  type de contrôle exercé sur l'événement dont il s'agit d'évaluer l'impact émotionnel,
•  classe d'événements analogues,
•  façon dont les normes sont affectées par l'événement.

Ces résultats sont appuyés sur l'analyse de textes interactionnels ou de textes écrits traditionnels.

On voit ainsi de façon très simple comment la construction cognitive d'une situation est inséparable de sa construction émotionnelle.

Conclusion — Il est possible de reconstruire des énoncés d'émotion non seulement lorsqu'une émotion est explicitement attribuée à un actant de la parole, mais également à partir d'une sémiologie

— de ses manifestations émotionnelles : s'il (est) dit être dans tel état physique , (on lui attribue /) il affiche, par inférence, telle émotion ;
— et des situations telles qu'il les perçoit et les formate : s'il (est) dit être dans telle situation , il affiche, par inférence, telle émotion.

2.4 Projet de recherche sur les émotions

Le modèle précédent est simple et fonctionne bien sur l'énonciation en interaction. Mes perspectives de recherche sur cet axe s'inscrivent dans la continuité des réalisations précédentes.

Je me propose de travailler plus spécifiquement la question de l'émotion en interactions, co-construction, gestion et évolution des émotions. J'ai entrepris un travail sur la question des émotions dans un récit conversationnel exemplaire (Corpus CLAPI “Agrafe”), en collaboration avec V. Traverso et avec l'auteure de ce corpus, L. Vosghanian (voir aussi § Projets de recherche sur la base CLAPI)

3. Recherche sur l'interaction

3.1 Recherches sur la pragmatique du dialogue

Mes premières recherches sur oui , non et si  ; si et la genèse discursive de l'intensité ; bien  ; le mais de réfutation… se rattachent à l'étude du dialogue.

Cette première orientation a été déterminante pour mes travaux sur l'argumentation. Ma vision du dialogue a pris une dimension nouvelle avec mon intégration à l'UMR GRIC, “Groupe de recherche sur les interactions conversationnelles”, où j'ai bénéficié du dynamisme des recherches sur les interactions menées par Catherine Kerbrat-Orecchioni, Lorenza Mondada et Véronique Traverso.

3.2 Groupe de recherche sur les corpus de français parlé en interaction et base CLAPI

Un axe prioritaire du laboratoire  — Au cours de mes mandats de directeur de laboratoire, j'ai fortement soutenu et impulsé la constitution de la base CLAPI (Corpus de Langue Parlée en Interactions), et j'ai participé à son développement, au sein du groupe qui a pris en charge cette tâche.

L'UMR dispose d'un riche fonds de corpus de cette nature. Il s'agit d'abord de les numériser (signal audio, transcriptions, documents annexes) et de les décrire, pour constituer une base de données (de descripteurs, puis de corpus). Un premier objectif est de mettre ces corpus à disposition des chercheurs ou même du public, dans la mesure des contraintes légales, techniques, et de sécurité de la base. Un second objectif est d'“outiller” informatiquement ces corpus, afin de faciliter leur exploitation.

Ces objectifs doivent être atteints en respectant les droits juridiques et moraux des personnes intéressées, à toutes les étapes de la “chaîne de production” des corpus. Ce type de travail demande le respect, de la part des chercheurs, d'un véritable code de déontologie.

Cette recherche, dont les bases avaient été jetées lors du précédent quadriennal a constitué un des axes essentiels de l'identité et de la politique de recherche du laboratoire au cours du quadriennal 2003-2006. Un premier objectif a été atteint et consolidé, le laboratoire disposant depuis plusieurs années d'une belle “bibliothèque” de corpus sur cédéroms.

Les réalisations majeures sur cet axe ont été produites collectivement, avec M. Bert (MC Fac. Catholique de Lyon), S. Bruxelles (IE), C. Etienne (IE) L. Mondada (Prof Lyon2), V. Traverso (DR) D. Valero (AI), ainsi que d'autres collaborateurs. Les publications essentielles sont

— le site CLAPI : http://clapi.univ-lyon2.fr
— le site CORINTE : http://icar.univ-lyon2.fr/projets/corinte/

La recherche sur les interactions nécessite le développement de tels supports, qui sont seuls adaptés à la nature des données multimodales. Le laboratoire a beaucoup investi, en argent et en temps chercheur, dans le développement de ces bases.

J'ai particulièrement œuvré pour l'intégration de ce programme aux programmes de l'Institut de Linguistique Française, et nous cherchons actuellement la meilleure intégration possible aux Centres de compétences sur les corpus oraux.

Au plan international, depuis les débuts du projet, les réalisations de l'IDS (Institut für Deutsche Sprache, Mannheim) en matière de corpus oraux ont été pour nous un modèle de professionalisme et d'efficacité scientifique. Le projet a particulièrement bénéficié des conseils du Prof. Werner Kallmeyer, responsable du Département de pragmatique de cet institut et des corpus oraux. Une convention entre ICAR et l'IDS a été signée.

J'ai été co-responsable de deux programmes importants sur lesquels s'est appuyé cette recherche au cours du précédent quadriennal

Recherches de nouvelles méthodes d'exploration des données en linguistique: le cas des corpus de français parlé en interaction (NOMEX-CLAPI)

Programme ACI TTT « Terrain, Technique, Théorie »
Durée : 2003-2006
Responsables : Christian Plantin, Véronique Traverso

Ce projet a permis le développement de la plate-forme CLAPI : il a permis de développer l'architecture de la base de données et d'élaborer des outils d'exploitation.

- Présentation du projet et réalisations
http://icar.univ-lyon2.fr/projets/corinte/bandeau_gauche/Projets/projet_psi.htm

• Pour une archive des langues parlées en interaction. Statuts juridiques, formats et standards, représentativité

Programme CNRS Société de l'Information : Archivage et patrimoine documentaire
Durée : 2004-2006
Responsables : Christian Plantin, Lorenza Mondada

Ce projet a été l'occasion d'approfondir, dans une réflexion pluridisciplinaire avec des juristes et des linguistes de différents laboratoires, les questions juridiques, techniques et sociolinguistiques qui se sont posées au cours du développement de la base CLAPI.

— Présentation du projet :
http://icar.univ-lyon2.fr/projets/corinte/bandeau_gauche/Projets/projet_psi.htm
— Documents réalisés dans le cadre de ce projet et téléchargeables à l'adresse :
http://icar.univ-lyon2.fr/projets/corinte/

- Pour une archive des langues parlées en interaction - problématiques et enjeux (document PDF)
- Pour une archive des langues parlées en interaction - A propos du respect de la vie privée des enquêtés (document PDF)
- Rapport de recherche : repères juridiques (fichier Word)

L'équipe ICAR 2 explore actuellement la faisabilité d'une base d'interactions en classes de sciences VISA (Vidéo Sciences Apprentissages), en mettant à profit l'expérience acquise sur CLAPI.

3.3 Projets de recherche exploitant la base CLAPI

Je compte utiliser cette base pour mes programmes sur l'argumentation et sur les émotions.

— Emotions ordinaires et émotions de base : La base CLAPI fournit un instrument remarquable pour le développement des recherches d'orientation interactionnistes sur les émotions ordinaires. Dans un premier temps, je compte travailler, en collaboration avec V. Traverso, sur ces modes d'expression ordinaire des émotions, et les confronter à la liste des “émotions de base” établies par les psychologues. Les premiers sondages permettent de penser que la distance soit assez grande entre les deux séries d'étiquettes.

— Argumentation et conflict talk

Je compte également utiliser CLAPI pour développer un programme de recherche sur l'émergence de la parole argumentative dans la parole conflictuelle (“conflict talk”).